L’islamisme : nouvelle guerre révolutionnaire
Dans son ouvrage « Guerres d’Indochine » le, grand reporter de Guerre Bernard Fall déclarait dès 1963 que l’organisation de la guerre révolutionnaire permet le déclenchement de la lutte à grande échelle, sans mettre en œuvre le mécanisme diplomatique du déclenchement de la guerre.
Si la guerre conventionnelle vise la destruction du corps de bataille de l’adversaire et accessoirement sa production de guerre, la guerre révolutionnaire vise, elle, à renverser le pouvoir établi dans un pays et à le remplacer par un autre grâce à une participation active de la population - conquise physiquement et moralement - par des procédés à la fois destructifs et constructifs suivant un procédé précis bien identifié par les militaires français ayant étudiés et analysés les paramètres/spécificités révolutionnaires des conflits d’Indochine et d’Algérie.[1]
Le projet, jadis menée par les communistes, visait, par les principes de la guerre révolutionnaire et grâce à l’infiltration, le noyautage, l’entrisme … à l’instauration de la révolution prolétarienne et à l’établissement, en opposition aux régimes « capitalistes », de régimes « populaires » sur l’ensemble de la planète.
Ne nous y trompons pas, l’offensive islamiste à laquelle nous sommes confronté n’est qu’un avatar d’une guerre révolutionnaire dont les idéaux visent cette fois à l’instauration d’un califat mondial. C’est la réitération, sous un autre jour, du mot d’ordre « prolétaires de tous les pays unissez-vous ».
1 La guérilla n’est pas la guerre révolutionnaire
Pour mieux combattre cette guerre révolutionnaire qui nous est menée, il convient tout d’abord de ne pas confondre guérilla et guerre révolutionnaire. Selon le Dr Shultz[2], les communautés de sécurité et de défense nationale ont parfois du mal à interpréter le concept de guerre révolutionnaire et l'associent encore trop souvent à des tactiques militaires irrégulières dites « petite guerre », de « guerre irrégulière », de « guerre de partisans », de « guerre non conventionnelle »… qui peuvent faire partie de la guerre révolutionnaire mais ne lui sont pas synonymes.
Ainsi, les termes « guérilla » et « guerre révolutionnaire » ne peuvent être utilisées de manière interchangeable ; la guérilla n’est pas l’équivalent de la « guerre révolutionnaire.
2 La technique du « conflit prolongé » pour imposer un nouveau régime
La guerre révolutionnaire emploie des tactiques militaires anciennes combinées avec des techniques politiques et psychologiques en vue d'acquérir le pouvoir politique comme prélude à la transformation de la structure sociale existante.
C'est là toute la différence entre la guerre révolutionnaire et les autres formes de combat irrégulier ou de guérilla ; les stratèges de la guerre révolutionnaire combinent des tactiques militaires non conventionnelles avec des opérations psychologiques et politiques afin d'établir une structure politique et idéologique concurrente.
L'objectif ? : imposer par le biais d'une stratégie de conflit prolongé un nouveau régime à la société.
Cette forme de conflit prolongé prend ses racines dans la stratégie développée par les communistes chinois dans les années 30. Les Français ont été parmi les premiers en Occident à saisir le sens de la guerre révolutionnaire et à ébaucher une contre stratégie.
Beaucoup de ceux qui en furent à l'origine avait servi en Indochine ou, note Bernard Fall, « ils ont appris leur Mao Zedong à la dure ».
Pour expliquer la guerre révolutionnaire le colonel Georges Bonnet avance l'équation suivante : Guerre Révolutionnaire = Guérilla + Opérations Psychologiques et Opérations Politiques.
Ainsi, dans la guerre révolutionnaire, la tactique militaire de la guérilla est secondaire par rapport aux objectifs stratégiques centraux qui doivent être atteints par des moyens politiques et psychologiques à savoir la destruction de la légitimité du gouvernement cible en établissant une idéologie et des institutions alternatives.
3 Les principes de la guerre révolutionnaire
Richard, H. SHULTZ identifie 5 principes généraux qui sous-tendent la stratégie de la guerre révolutionnaire.
3.1) La primauté de la propagande et de l'action politique.
La guerre révolutionnaire ne se concentre pas immédiatement sur des engagements militaires décisifs qui n’interviendront qu’en phase ultime du combat.
L'objectif est de politiser le conflit et d’établir une structure de valeur concurrente. L'idéologie qui doit promouvoir une cause plausible, convaincante et paraissant réalisable est ainsi utilisée pour véhiculer et construire un soutien et mobiliser des éléments de la population.
3.2) La mobilisation des masses,
Par cette mobilisation des masses, le mouvement révolutionnaire va tenter de modifier le rapport de force politique et militaire en présence. Pour y parvenir il va s’appuyer sur une organisation politico-administrative composée de cadres (correspondants, traducteurs, écrivains, artistes, imprimeurs, comédiens, musiciens, diffuseurs…) spécialisés dans l'endoctrinement, la production et la distribution de support de propagande, ainsi que le développement de programmes d'action sociales et politiques.
La propagande, diffusée et transmise par le biais de diverses techniques, a un triple objectif :
- Attirer des éléments de la population,
- Attaquer l'ennemi par le biais de la guerre psychologique
- Et utiliser des mesures d'endoctrinement pour maintenir l'allégeance.
Ce processus est itératif et continu.
Diverses incitations négatives peuvent être employées, telles que menaces, intimidations et terrorisme[3] qui font partie de l'arsenal psychologique utilisé par les mouvements révolutionnaires dans le cadre d’un conflit prolongé.
3.3) L'établissement d'une infrastructure politico-militaire.
Les deux premiers éléments ne sont que les prémices à l'établissement d’une infrastructure politique-militaire qui s’inspire de la théorie que Lénine a développée dans sa brochure « Que Faire ? » publiée en 1902 qui conduit à la multiplication des mouvements révolutionnaires et des organisations de masse qui deviennent des hiérarchies parallèles[4] contrôlées par le mouvement révolutionnaire qui sert de gouvernement de l'ombre cherchant à devenir une alternative reconnue et légitime au régime existant.
Les 2 derniers principes généraux de la guerre révolutionnaire et de la stratégie de conflit prolongé comprennent :
Les 2 derniers principes généraux de la guerre révolutionnaire et de la stratégie de conflit prolongé comprennent :
3.4) La mise en œuvre de tactiques militaires et paramilitaires
3.5) et l'acquisition d'une assistance extérieure.
4 La réalité de la menace
L’analyse de l’offensive islamiste à l’aune des principes de la guerre révolutionnaire doit nous faire prendre conscience de la réalité de la menace que représente cette nouvelle guerre révolutionnaire.
Lucide et visionnaire, Vladimir Volkoff déclarait d’ailleurs en parlant de la subversion et de la guerre psychologique en 1999 dans son livre « petite histoire de la désinformation[5] » que … « cette doctrine, abondamment exploitée par les communistes pendant 3 quarts de siècles, est en passe d’être reprise par les islamistes… ».
Les attentats de 2015 (Charlie Hebdo, terrasses, Bataclan), de 2016 (Nice), suivi depuis par des actes terroristes de plus en plus nombreux (Strasbourg, Aurélie Châtelain, N. Dame Du Rouvray, Nice, Trèbes… Annecy), les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard (2023), les attaques meurtrières au couteau presque quotidiennes ne seraient-elles pas la mise en œuvre des tactiques militaires et paramilitaires évoquées au point 4.
Toutes ces attaques doivent d’ailleurs être mise en perspective avec les directives d’un des portes parole[6] de « l’État Islamique » qui appelait en 2014 à " …tuer un incroyant américain ou européen -en particulier les méchants et sales Français- ou tout (...) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l'État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n'importe quelle manière [...] Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d'un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le".
Cumulés à la situation sécuritaire liée au crime organisé, à la narco-criminalité et à la situation pré-insurrectionnelle et de guérilla urbaine qui règne dans certains quartiers partout sur notre territoire sans compter la vague d’antisémitisme qui sévit depuis le 7 octobre 2023 ces funestes directives ne font-elles pas « ressurgir brutalement la figure inquiétante de l’ennemi intérieur, ce spectre, dans lequel la menace extérieure se trouve associés à une menace intérieure [7]».
L’action des frères musulmans dénoncée par certains intellectuels et chercheurs tels Mme Florence Bergeaud-Blackler et dernièrement par le ministre de l’Intérieur en personne ainsi que le rôle de certains pays - le Qatar, par exemple - ne sont que la mise en œuvre du point 5 dont l’importance ne doit pas être sous-estimé.
5 Soumettre la majorité silencieuse et les masses populaires
La France fait donc face à une guerre révolutionnaire dont elle ne doit négliger ni les aspects, ni les techniques, ni les finalités.
Face à cette menace, la France doit – comme je l’écrivais déjà en juin 2015 [8] - redécouvrir les techniques de la contre-révolution souvent théorisées par des officiers vétérans des guerres d’Indochine et d’Algérie[9].
Les écrits du général Lionel-Max Chassin, des colonel Lacheroy[10], Bonnet[11], Trinquier[12] suivi de ceux du colonel Nemo, du commandant Hogard[13], du capitaine Martin fournissent une abondante littérature qui confirme la particularité politique de la guerre révolutionnaire dont « … le but est de s’emparer du pouvoir, au terme d’une lutte clandestine menée au sein d’une population considérée comme l’enjeu et le théâtre principal de la lutte » en ayant recours à la subversion. Selon Roger Mucchielli [14], celle-ci vise à démoraliser la nation visée et désintégrer les groupes qui la composent ; discréditer l’autorité, ses défenseurs, ses fonctionnaires, ses notables ; neutraliser les masses pour empêcher toute intervention spontanée générale en faveur de l’ordre établi, au moment choisi pour la prise non violente du pouvoir par une petite minorité.
Cette neutralisation implique « d’imposer silence à la majorité, silence qui s’exprime par l’apathie… il s’agit d’immobilier les masses populaires[15] » et de neutraliser les individualités « récalcitrantes » qui « …finalement épuisées mentalement de devoir sans cesse se justifier ou faire face à des procureurs « bien-pensant » préféreront s’incliner et adopter la ligne qu’on leur propose plutôt que de continuer à lutter sans cesse contre tous …[16] ».
6 De la « contre-insurrection » comme principe de la guerre « contre-révolutionnaire »
Pour Bernard Fall[18], les caractéristiques de la guerre révolutionnaire consistant à avoir des « zones refuges » inexpugnables à l’intérieur du territoire attaqué ou des « bases extérieures » faisant office de « zones refuges » à partir de territoires non belligérants, rendent inopérantes les techniques conventionnelles de la guerre.
Selon lui, l’occident souffre en plus de deux lacunes principales dans sa lutte contre une idéologie de la terreur imposée aujourd’hui par les islamistes. Son incapacité à conquérir la population et « l’impasse idéologique » dans laquelle il se trouve, soulignant ainsi la difficulté de la contre-révolution pour les démocraties.
David Galula[19], en 1963 regrettait le vide flagrant en matière d’études menées par le camp « contre-révolutionnaire » notamment en matière de modes d’action concrets.
Pour lui, la guerre révolutionnaire possède ses principes propres qui n’obéissent pas aux règles de la guerre dites « conventionnelle » et qui se caractérisent en plus par le fait que la plupart des principes valables pour l’un des adversaires ne s’appliquent pas à l’autre. Il précise sa pensée en écrivant : « dans le combat de la mouche et du lion, la mouche ne peut pas mettre le lion K.O et le lion ne peut pas voler ». On assiste bien dans le même espace-temps à deux combats différents : le combat du révolutionnaire et le combat du contre-révolutionnaire.
Au même titre qu’il convient de ne pas amalgamer guérilla et guerre révolutionnaire, David Galula entend préciser un point de sémantique essentiel qui consiste à ne pas opposer au « révolutionnaire » le « contre-révolutionnaire », car cette appellation est synonyme de « réactionnaire » ce qui n’est selon lui pas toujours conforme à la réalité. Il préfère à l’endroit de « révolutionnaire » substituer le terme « insurgé » et son action « l’insurrection » et à l’endroit de « contre-révolutionnaire » parler de « loyaliste » et de « contre-insurrection ».
La guerre révolutionnaire est l’expression du choc entre l’insurrection et la contre-insurrection et est l’illustration du péril menaçant une démocratie lorsque cette dernière renonce aux principes qui font d’elle « le pire des régimes à l’exception de tous les autres [20]».
7 L’occident doit sortir de l’impasse idéologique et la société civile s’engager
Tant que l’occident n’aura pas retrouvé certain de ses idéaux véritables qui ont fait sa force par le passé et qui lui permettront d’offrir une alternative idéologique au projet « révolutionnaire / insurrectionnel », il ne sera pas en mesure de lutter contre un ennemi intérieur qui, pour conquérir les populations, n’hésite pas à utiliser des moyens « négatifs » (intimidation individuelle ou collective, terrorisme sélectif ou de masse …) bon marché mais somme toute très efficace de conquête des cœurs et des esprits.
C’est donc sur le, plan idéologique mais aussi social et sociétal que se joue une partie de la guerre contre-révolutionnaire ou de « contre-insurrection ». Dans ce combat, la société civile doit elle aussi s’engager.
David HORNUS
NB : Les ouvrages consultés pour cet article sont cité en référence dans les notes de bas de page.
[2] « Political warfare and psychological operation » National Defense University 1989
[4] Voir au sujet des hiérarchies parallèles « la méthode Viet-Minh » Pierre Labrousse Lavauzelle 1996
[5] « Petite histoire de la désinformation » 1999 Éditions du Rocher
[6] Abou Mohammed al-Adnani
[7] « La doctrine de la guerre révolutionnaire : Un épisode méconnu de la pensée militaire française. Res Militaris : revue européenne d'études militaires, par Dieu, François(2016)
[8] « Lutte contre l’Organisation Etat Islamique : Il faut se réapproprier les concepts de la guerre révolutionnaire https://checkpointfrance.blogspot.com/2015/06/lutte-contre-lorganisation-etat.html
[9] « la guerre révolutionnaire. Données, aspects. Méthodes de raisonnement. Parade et riposte. Revue Militaire d’Information 1957
[10] « de St-cyr à l’action psychologique : mémoire d’un siècle » Col Charles Lacheroy (ed. Lavauzelle)
[11] « Les Guerres insurrectionnelles et révolutionnaires : De l'Antiquité à nos jours » Colonel Gabriel Bonnet ed. Payot 1958
[12] « La guerre moderne » Col. Roger Trinquier
[13] Commandant J. Hogard « Guerre révolutionnaire ou révolution dans l’art de la guerre
[14] In « petite histoire de la désinformation Vladimir Volkoff p 12
[15] Roger Mucchielli « La subversion » C.L.C Paris 1976
[16] Commandant J. Hogard « Guerre révolutionnaire ou révolution dans l’art de la guerre » cité dans "la méthode Vietminh" de Pierre Labrousse É. Lavauzelle.
[18] « Indochine, 1946-1962. Chronique d'une guerre révolutionnaire » Bernard Fall (éd. Robert Laffont)
[19] Contre-insurrection, Théorie et pratique éd. Economica, préface du gal Petraus
[20] Churchill

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