Otages de Gaza : quelles négociations face à un enlèvement de masse inédit.


Alors que le sort de 40 victimes françaises massacrées par les terroristes du Hamas le 7 octobre n’est quasiment pas évoqué et que silence autour des conditions de leur mort les condamne à mourir une 2eme fois dans une indifférence coupable, qu’en est-il des 239 otages (chiffres toujours soumis à caution), femmes, enfants, vieillards, soldats, nourrissons … dont 8 ressortissants français ou franco-israéliens qui seraient désormais otage à Gaza ?

Face à une prise d’otages de masse inédite dans l’histoire contemporaine, comment d’éventuelles négociations pourraient-elles se dérouler ?  Telle est la question que se posent les familles qui vivent une souffrance et une torture psychologique qui en rajoutent à l’horreur des images diffusées.

Les affirmations du Hamas selon lesquelles au moins 13 otages auraient déjà été tués par des frappes israéliennes et leurs menaces d’exécution rendent encore plus urgents les efforts des gouvernements ayant à déplorer des otages pour tenter de négocier la libération de leurs citoyens.

Daniel Byman , spécialiste du terrorisme au Moyen-Orient au Centre d'études stratégiques et internationales pense que les choses pourraient s'intensifier et que la tempête médiatique n'a pas encore commencé. Selon lui, les otages pourraient être instrumentalisés dans des vidéos où ils demanderaient l’arrêt des bombardements contre leur sécurité ou leur libération ».

Pour le moment, plus d’un mois après leur capture, très peu d'informations n'ont filtré sur leur sort. Aucune preuve de vie, aucune indication fiable sur leur nombre, leur état, le lieu et les conditions de leur détention n’a été diffusée par le Hamas. Sauf une récente vidéo diffusée le 9 novembre montrant 2 otages, c’est le black-out.  Selon Scott Walker , un ancien négociateur d'otages basé à Londres, ce silence participe d’une tactique mise en œuvre par les preneurs d'otages et les ravisseurs dans la plupart des cas et contribue à faire monter la pression: " l'ignorance, l'incertitude... cela augmente le facteur de peur".

Il est désormais prouvé que le Hamas gère un réseau complexe de tunnels sous Gaza ; on peut légitimement supposer que certains des otages pourraient s’y trouver. Cependant pour Matthew Levitt , ancien analyste du #FBI spécialisé dans la lutte contre le terrorisme et expert du Hamas, les otages sont trop nombreux pour être vraisemblablement détenus ensemble.

Pour mémoire, en Syrie en 2013, une trentaine d’otages journalistes ou humanitaires occidentaux auraient été détenus ensemble dans le tristement célèbre Hôpital pour enfants d’Alep qui servait à l’État Islamique et au Front Al-Nosra de centre de détention avant d’être, pour ceux qui n’avaient pas été libérés, déplacé à Raqqa.

Par ailleurs, afin d’être exploités au profit d’une « guerre de l’information », de servir de monnaie d’échange ou d’être négociés ultérieurement ils convient que les otages soient détenus dans des zones "protégées" qui permettent d’assurer leur relative « sécurité » et dissuadent d’éventuelles tentatives de libération. Un otage mort ne vaut rien.

Il est également possible que les otages soient fréquemment déplacés ; "C'est une tactique courante du Hamas que de séparer les otages et de les déplacer par petits groupes", déclarait récemment le porte-parole de la Maison Blanche pour les questions de sécurité nationale John Kirby .

Il semble aussi que certains otages puissent être détenus par d’autres groupes terroristes ; le Jihad islamique, dont les combattants auraient pénétré en Israël avec les militants du Hamas, affirme détenir une trentaine de captifs.

Comment négocier avec les terroristes ?

Les États-Unis, Israël et …la France ont par le passé payé le prix fort pour obtenir la libération d'otages au Moyen-Orient, parfois après de longues négociations.

Dans le cas du soldat Gilad Shalit, capturé en 2006 lors d’une embuscade, c’est l'Égypte qui a joué un rôle crucial en facilitant la communication entre Israël et le Hamas. Cette fois-ci, les États-Unis espèrent l'aide du Qatar qui a joué un rôle clé dans l'accord d'échange de prisonniers conclu le mois dernier avec l'Iran. L'agence Reuters a rapporté que les médiateurs qataris auraient eu des échanges avec le Hamas pour évoquer la libération des femmes et des enfants israéliens enlevés le 7 octobre.

La Turquie aurait également tenté de négocier la libération des otages. Cependant, pour Boaz Ganor expert en contre-terrorisme de l'université israélienne Reichman, le Qatar et la Turquie qui sont de fervents partisans du Hamas ne peuvent servir d'intermédiaires entre Israël et le Hamas. Il estime qu'il pourrait revenir à l'Égypte d'intervenir à nouveau : "Elle peut jouer un rôle de médiation entre Israël et le Hamas, et elle le fait quotidiennement", a-t-il déclaré en ajoutant que d'autres acteurs, tels que les Nations unies et la Croix-Rouge, pourraient également jouer un rôle de médiation.

Pour d'autres, comme le chercheur Daniel Byman , ancien analyste du Moyen-Orient pour les agences de renseignement américaines, le Qatar et la Turquie sont des interlocuteurs qui sont le plus susceptibles d'aider les États-Unis.D’après lui, il est peu probable que le Hamas avait prévu de capturer autant d'otages qui nécessitent une énorme logistique pour les surveiller, les nourrir, les soigner.

Les otages, au regard de leur nombre et de leur typologie (femmes, enfants, nourrissons…) vont être au centre d’un chantage pervers dans un jeu très complexe de négociations à plusieurs bandes, dans lequel intermédiaires versatiles, chausse-trapes, mensonges et manipulations sordides vont se côtoyer et qui peuvent durer de longs mois selon les postures qu’adopteront les protagonistes.

Sur le terrain de la guerre psychologique et du choc émotionnel pour le moment, le Hamas gagne.

Quelles stratégies de négociation face à l’atroce chantage du Hamas ?

Il convient avant toute chose de revenir sur plusieurs points en matière de négociation sur les prises d’otage avant de pouvoir entrevoir quels scénarios pourraient se dessiner.

Il nous faut rappeler ici deux principes fondamentaux communément acceptés : « celui qui commande ne négocie pas ; celui qui négocie ne commande pas … » et « pas de négociation sans preuves de vie ».

Il convient ensuite de bien avoir à l’esprit que pour négocier encore faut-il que les parties prenantes ou leur « porte-paroles » en manifestent la volonté et émettent des revendications audibles par la partie « adverse ».

A ce stade, évoquer la libération de tous les prisonniers palestiniens pour le Hamas équivaut à fermer la porte à toute négociation. Israël ne saurait envisager une seule seconde d’accepter un tel « deal » au risque de ne plus avoir de monnaie d’échange en cas de nouveaux otages dans le futur. D’autre part, accepter sous la contrainte de l’opinion publique une telle revendication sans « négocier », reviendrait à un aveu de faiblesse qui serait immédiatement exploité par le Hamas et la kyrielle d’ennemis d’Israël.

La terreur générée par l’horreur des atrocités commises lors de l’attaques du 7 octobre et la torture psychologique véhiculées par le sort d’otages hommes, femmes et enfants place le groupe terroriste en position de force dans un rapport du faible au fort.

Sans liste d’otages, sans preuves de vie, ni de détention ni de localisation, c’est lui qui est malheureusement maître du jeu et maître du temps. C’est lui qui mène la danse à sa guise et à son profit médiatique.

Seul bémol, le récent rapport de force qui s’instaure concernant le refus des Israéliens d’accepter les demandes de cessez-le feu tant que les otages ne seront pas libérés. Nous entrons donc dans un bras de fer.

Que veut ou que peut faire le Hamas de ces centaines d’otages ?

Dans ce contexte inédit, nous avons essayé d’évaluer des hypothèses de travail les plus probables sans distinction de hiérarchie dont nous livrons ici une liste non exhaustive :

  • S’en servir de bouclier humain et imputer leur mort à l’action d’Israël, rejetant ainsi la faute sur l’autre partie,

  • Entamer comme DAESH en Syrie, une macabre, inhumaine et cruelle mise en scène visant à exécuter les otages au compte-goutte et selon un agenda qui peut durer, afin d’amplifier la terreur qu’ils essaient d’insuffler. C’est le scénario du pire.

  • Disperser et répartir les otages entre plusieurs groupes et laisser la liberté de manœuvre à des « second couteaux » de négocier contre de l’argent et au cas par cas la libération des otages.

  • Dans un but d’action psychologique, le Hamas peut libérer certains otages binationaux. Deux femmes israélo-américaines ont ainsi été ramenées par Joe BIDEN le 21 octobre grâce à une médiation du Qatar sans que personne ne soit en mesure de dire contre quelles contreparties. Le Hamas a aussi dans un geste « humanitaire » libéré 2 femmes le 23 octobre, comment et contre quoi nul ne le sait.

  • Sous la pression internationale, de l’Iran et du Qatar ou pour négocier sa survie « politique » ou celle de ses dirigeants, le Hamas, accepterait de laisser filer « au compte-goutte » les otages … On ne voit pas aujourd’hui un tel scénario se dessiner.

  • Dans une stratégie de pourrissement, le Hamas pourrait envisager de conserver les otages aussi longtemps que nécessaire en fonction de ses intérêts et de ses plans et négocier ou libérer les otages au compte-goutte.

  • Enfin, si les otages étaient dispersés, il n’est pas à exclure des tentatives de libération localisées et au cas par cas par des forces d’intervention spécialisées.

Encore faut-il au préalable à toute action armée que la localisation exacte de détention soit connue et permette une telle d’intervention qui nécessite que des forces de « sécurité » et d’intervention compétentes aient pu être acheminées assez près pour être en « base d’assaut ». Les conditions propres au combat urbain qui se déroule à Gaza ne semblent pas propices, à ce stade, à ce type d’opérations qui se soldent généralement par des dommages « collatéraux » exorbitants et médiatiquement dévastateurs. On sait aussi que les autres otages seraient immédiatement l’objet de représailles.

Par ailleurs, il convient de conserver à l'esprit qu’il y aurait 8 otages binationaux israélo-russes. La récente posture du maître du Kremlin vis-à vis du Hamas et de l’Iran doit retenir notre attention. Si ce dernier était en mesure de négocier le sort de ses ressortissants, il redorerait son image intérieure -si tant est qu’elle soit ternie – et dans un renversement de situation digne d’une partie d’échecs pourrait soudainement devenir l’interlocuteur incontournable pour discuter avec le Hamas le sort des autres otages…

Quel jeu joueraient alors les autres chancelleries face à une telle situation ?

Dans tous les cas de figure, pour le moment, c'est le Hamas qui mène la danse macabre concernant la situation actuelle des otages et leur sort dans le futur. Tant qu’il ne dévoilera pas ses intentions - s’il en a – il est impossible de privilégier la ligne directrice qui sera la sienne.

L’équation semble à ce stade bien complexe à résoudre. La crise est trop aiguë et il convient malheureusement d’attendre afin que les brouillards de guerre se dissipent.

Une attente insoutenable et terrible pour les otages et leurs familles ; une attente que les négociateurs connaissent bien.

David HORNUS

 

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